Notes sur une pratique du Yi Jing en Chine actuellement

Une question revient souvent: les Chinois utilisent-ils le Yi Jing ? Si oui, de quelle manière le pratiquent-ils ?  Écartons tout de suite les devins de rue.  Depuis plusieurs années, les Chinois se réapproprient  leur culture. A l’université de Pékin, Beida, le Yi Jing est enseigné en faculté de philosophie. Un doctorant chinois a soutenu sa thèse sur ce sujet. Quel est l’avenir de ce spécialiste actuellement en Chine ?   Il est prometteur, car ce jeune-homme a été engagé par le parti et il est en charge d’une petite ville chinoise. Serait-ce le retour des lettrés à des postes clés ?

Des ouvrages consacrés au Yi Jing occupent des rayons entiers de la bibliothèque universitaire. Cette richesse d’informations ne nous est pas accessible, car ces livres n’ont pas été traduits. Par exemple les dictionnaires chinois du Yi Jing sont une mine d’or.
Certains Occidentaux  pensent mieux appréhender les cultures étrangères que les intéressés eux-mêmes. Il s’agit d’une appropriation culturelle.  Dans le domaine du Yi Jing, en arguant sur la souplesse de l’interprétation des textes, ceux-ci sont souvent négligés  au profit d’approximations.  Cela serait tolérable, si nous lisions le chinois dans le  texte, malheureusement peu d’entre nous en sont capables.
Lorsque l’on parle de Yi Jing, il ne faudrait jamais oublier que plus de 3000 ans nous séparent des premiers écrits,  ce qui force à beaucoup d’humilité !

Sur le campus de l’université de Pékin, il y a une association de pratiquants de Yi Jing, indépendante de la faculté de philosophie.  Ces étudiants chinois de différentes disciplines étudient le Yi Jing et apprennent à faire des tirages. Ils peuvent se référer aux différentes ailes, certaines nous étant complètement hermétiques.  Ils peuvent établir des liens avec la mythologie, les légendes chinoises ou les dictons, la majorité de ces textes n’ont pas été traduits. Ils utilisent également beaucoup les commentaires de Wang Bi (-226-249),  un lettré de la dynastie des Han et l’un des fondateurs de l’École des Mystères, auquel la faculté de philosophie accorde aussi une grande importance.

Depuis un an, j’ai eu la chance et le privilège de pouvoir échanger avec ces étudiants. Nous avons comparé nos analyses et c’est avec joie que j’ai constaté qu’il y avait convergence.  Ces mois d’échanges ont été très enrichissants et j’aimerais par cet article faire bénéficier les lecteurs de ce que j’ai appris de ces jeunes pratiquants chinois.
Une première chose m’a intéressée, ils semblent moins pointilleux que  nous sur la manière de poser  la question. Pour eux, le Yi Jing va nous aider à traverser les difficultés rencontrées mais la priorité est de poser la question en ayant le cœur apaisé.
Ils privilégient les baguettes et effectuent leur partage dans le calme.
Ils n’utilisent les nucléaires et les dérivés qu’en cas de difficultés de compréhension.  La différence fondamentale entre leur pratique et la nôtre se situe dans la lecture des lignes. Il s’agit d’une méthode traditionnelle préconisée dans une aile du Yi Jing, j’attends une réponse pour connaître de quelle aile ils parlent.

Voici un résumé de mes échanges avec eux :

Comment préparez-vous la question ?
La préparation et le questionnement sont indissociables. La préparation est le processus dans lequel on se met en état de pouvoir poser la question, c’est-à-dire apaiser le cœur afin de recevoir le tirage le plus précis possible. Cette phase de préparation est un moment où l’on se met en relation avec le «cosmos».

Comment posez-vous la question ?
Le questionnement est plus une sorte de dialogue à cœur ouvert avec le « cosmos », comme lorsqu’on se confie et demande conseil à un ami, plutôt qu’une formulation stricte. Lorsque nous parlons du « Ciel » ou de « Dieu » nous n’avons pas une vision d’une puissance qui règle toute l’existence. La place du libre-arbitre est essentielle pour nous. Le Yi Jing, c’est ce grand-père bienveillant qui te donne ses conseils puis te laisse décider ce que tu veux faire.  
Une précision importante : il vaut mieux éviter de poser trop de questions au Yi Jing au risque qu’il  « te colle une pénalité » et perdre sa précision au niveau des réponses. Quand on pose une question, on se doit de respecter le tirage et ne pas reposer à tout va la même question.  
 Nous insistons énormément sur l’idée de savoir « favoriser son chemin ». Pour nous, aucun hexagramme n’est une indication qu’il faille laisser tomber son projet mais seulement une prise de température de la situation. Si celle-ci n’est pas favorable alors on regarde ce que le Yi Jing propose pour rendre favorable la situation. Par exemple, le 12 ne signifie pas qu’il faut tout laisser tomber mais plutôt qu’il ne faut rien tenter en attendant que les bonnes conditions fleurissent à nouveau.  L’idée de «transformer une situation défavorable en situation favorable» est essentielle.

Utilisez-vous les pièces ou les baguettes ?
Les baguettes sont plus précises. Dans la tradition chinoise pour les affaires importantes nous pratiquons avec les tiges d’achillées et pour les petites affaires avec les pièces. Mais le plus important est d’avoir le cœur serein.

Expliquez-vous le sens général de l’hexagramme ?
Oui, lors d’un tirage, il faut tenir compte du sens général de l’hexagramme mais s’il y a un seule ligne mutante, c’est l’information de la ligne qui prime.

Que faites-vous avec un hexagramme sans mutation ?
Comme première  information, nous lisons le jugement, puis le sens général et éventuellement les images, la grande et la petite. Éventuellement, nous nous intéressons au nucléaire mais uniquement si le tirage n’est pas clair.
Pour les hexagrammes 1 et 2, nous regardons le jugement, le sens général, la grande image et la 5ème aile.

Quel est le rôle de la perspective ?
Nous considérons la perspective comme un conseil secondaire qui n’est pas indispensable. Cela est valable pour toutes les lignes. La perspective est utilisée surtout lorsque le jugement ou la ligne de l’hexagramme de situation ne répondent pas clairement à la question. Et c’est pareil pour le nucléaire. Néanmoins, même si la réponse de l’hexagramme de situation est claire, tu peux toujours utiliser la perspective et le nucléaire pour affiner la réponse principale. Lorsque plus de la moitié des lignes mute, dès 4 lignes mutantes, la perspective devient plus importante et on la regarde attentivement.

Peux-tu me parler de la manière dont vous analysez les lignes ?
Lorsqu’il y a une seule ligne mutante, l’information principale est le texte de la ligne, puis le jugement, le sens général et les images, petites et grandes.    
 Si 2 lignes mutent, par exemple la 3 et la 4, nous ne lisons que la seconde, c’est à dire la 4ème. On peut lire toutes les informations qui peuvent aider à la compréhension, jugement,  nucléaire etc.   
Si 3 lignes mutent, on ne lit aucune ligne mais seulement les jugements de l’hexagramme tiré et celui de la perspective.
Si 4 lignes mutent, pour information principale il faut lire la 1ère des quatre lignes (par exemple si les lignes 2-3-5 et 6 mutent nous regardons la 2ème) et la perspective..  
Si 5 lignes mutent, il faut regarder la ligne qui ne mute pas dans la perspective.  
Si 6 lignes mutent, comme information principale, nous ne lisons que le jugement de la perspective, sauf pour les hexagrammes 1 et 2 où il existe un commentaire spécial. 
D’où tenez-vous cette manière de pratiquer ?
Cette pratique est mentionnée dans la 6ème ou 7ème aile
A la suite de ces entretiens, je me suis souvenue de Monsieur Schlumberger qui pensait intuitivement qu’il ne fallait pas interpréter toutes les lignes mutantes.
Naturellement, j’ai fait des essais en suivant cette méthode et les résultats sont intéressants.
Il est à souligner qu’à aucun moment de nos échanges, mes interlocuteurs n’ont été dogmatiques.
Il y a nombreuses questions que je voudrais encore leur poser, cela viendra. Peut-être aurais-je l’opportunité de les rencontrer un jour à Pékin.

Je tiens à remercier Sylvain Yuan et Xu Hao, qui m’ont permis d’enrichir mes connaissances et sans qui je n’aurais pas pu écrire cet article.

Pully, novembre 2018

Livre sur le Ji Ying